Le grand malentendu
May 4, 2017

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Dire que la confiance des Libanais envers le monde politique est obérée serait un euphémisme. Néanmoins, nous nous serions bien passés du dernier spectacle affligeant offert à une population médusée, pour ne pas dire dégoûtée, par tant d’audace.

D’une part, une loi fiscale préparée à une vitesse sidérante, dans une unanimité joyeuse, qui consistait à imposer une multitude d’impôts et de taxes improvisés, sans l’ombre d’une étude économique sérieuse, mais qui sans aucun doute auraient étouffé une population exsangue. D’autre part, une incapacité d’élaborer une loi électorale moderne qui réponde aux besoins de renouvellement de la classe politique, de responsabilisation des parlementaires et de garantie d’une diversité sans laquelle le Liban perdrait son âme et sa stabilité.

Ce spectacle est une confirmation que la mentalité du passé, qui inscrivait la politique dans un jeu entre des acteurs qui se souciaient peu des conséquences de leurs errements, est encore fortement ancrée dans l’esprit de ceux qui prétendent diriger le pays. Cette mentalité résiliente part de l’hypothèse que le citoyen demeure attaché à son leader politique, quels que soient les choix et les calculs de ce leader et les conséquences funestes de son action. La politique reste, pour ces acteurs, un jeu et non une responsabilité et un devoir.

Pourquoi une loi fiscale a fait l’unanimité de la classe politique en un clin d’œil alors qu’une loi électorale ne parvient pas à éclore ?
Parce que ce sont les citoyens qui payent les impôts alors que la loi électorale doit faire l’affaire de ses rédacteurs.
Pourtant, contrairement aux fantasmes distillés, depuis des années, pour maintenir le Liban à l’âge de pierre, élaborer une loi électorale n’est pas d’une complexité inextricable. Loin s’en faut.
Il suffit que les objectifs soient clairs : assurer au Parlement une juste représentativité, permettre un renouvellement de la classe politique et responsabiliser les parlementaires élus. Voilà ce qu’auraient dû être les objectifs.

Si la volonté des apprentis sorciers était d’adopter une loi électorale servant l’intérêt national, il aurait suffi de s’inspirer des pays démocratiques qui fonctionnent paisiblement. Deux systèmes sont retenus : le vote majoritaire avec circonscriptions uninominales ou le vote proportionnel.
Pour éviter le sempiternel argument éculé, suivant lequel le Liban se distingue par sa diversité des démocraties modernes, il paraît nécessaire de préciser que le scrutin majoritaire dans des circonscriptions unipersonnelles garantit la diversité de la représentation nationale. Un accord sur les circonscriptions dans le cadre d’un scrutin proportionnel permet, également, de garantir la diversité. Un tel découpage a d’ailleurs déjà été convenu à Bkerké.

Forcément, ça n’est pas aussi simple. L’objectif recherché par les rédacteurs autoproclamés des projets de lois est en réalité exclusivement la répartition entre eux de tous les sièges du Parlement. Si ces rédacteurs sont tous d’accord pour empêcher quiconque, en dehors d’eux, d’accéder au Parlement, en revanche, chacun des rédacteurs souhaite grappiller quelques sièges de chez ses camarades de jeu. Évidemment, avec une telle logique, aucune loi ne pourra voir le jour, à moins que l’un des joueurs, plus fort que les autres, ne finisse par imposer sa volonté.

Nous revoilà donc, vacillant entre une loi de prorogation du mandat du Parlement et une prorogation de la loi de 1960. Deux faces d’une même monnaie, dont les projets de lois tordus ne diffèrent d’ailleurs pas. Les bourreaux, avec un cynisme effroyable, discutent seulement du mécanisme de mise à mort de la démocratie. Sauf que le peuple libanais n’entend plus jouer le rôle de la victime expiatoire.
Des acteurs du passé qui s’accrochent à des lois du passé, avec les combines du passé, ne manqueront pas en plus de nous ressortir les recettes du passé. Ne les voyez-vous pas venir, avec leurs surenchères confessionnelles, pour tenter de couvrir leurs manœuvres égoïstes ? Combien de fois, pendant les dix dernières années, les droits de telle ou de telle autre communauté ont été brandis pour voiler les ambitions personnelles ou les volontés d’hégémonies visant précisément à prendre en otage et monopoliser cette même communauté ?

Aussi bien les formules alambiquées proposées que la prorogation du Parlement actuel ou la loi de 1960 ne visent qu’à préserver les intérêts de quelques acteurs et la perpétuation d’une mentalité mortifère.
En choisissant de démissionner d’un gouvernement dont nous désapprouvions l’action, et en choisissant de dénoncer les abus de toutes sortes, nous étions conscients que nous allions nous attirer les foudres d’un microcosme politique, assoiffé d’immobilisme et de préservation de ses intérêts aux dépens de l’intérêt national. La voie du changement est semée d’embûches, mais ne pas l’emprunter ne conduira qu’à faire basculer un pays déjà au bord du gouffre. Rien n’est plus difficile que faire évoluer les mentalités. Rien n’est plus urgent et indispensable.

Le changement par en haut s’est avéré impossible, nous en avons fait l’expérience. Nous avons donc choisi le changement par et avec les Libanais, qui, chaque jour un peu plus, expriment avec courage leur capacité à se libérer du carcan dans lequel ils ont été si longtemps et insidieusement enfermés par la peur et le clientélisme.
Il est de notre devoir de nous opposer à toute prorogation, que ce soit du mandat du Parlement ou de la loi de 1960. Il nous faut refuser toute loi électorale qui ne vise qu’à maintenir le pays prisonnier des mentalités et des hommes du passé.

Néanmoins, quelle que soit la loi qui nous sera imposée, une véritable volonté populaire autour d’une unité des forces de changement pourra bousculer les petits calculs de ceux qui veulent que rien ne change.
Alors que le monde politique continue, avec un aveuglement inimaginable, de lutter pour maintenir notre pays dans une espèce de paralysie rétrograde, le Liban et les Libanais ont profondément changé. Voilà où réside le grand malentendu.

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